mardi 15 avril 2014

La face cachée de la Politique nationale de la ruralité et «l'affaire» Bruno Jean (UQAR)

Le 26 septembre dernier, profitant de son passage aux Assises annuelles de la Fédération québécoise des municipalités, Pauline Marois a fait l'annonce du renouvellement de la Politique nationale de la ruralité pour la période 2014-2024. La Politique, rationnelle (le mot est important, nous y reviendrons) et assortie d'une enveloppe de 470 millions de dollars sur dix ans, se veut un «engagement concret envers les communautés rurales(1)». Pourtant, si nos régions perdent du poids politique à chaque révision de la carte électorale, ce n'est plus en raison de l'exode rural, mais à cause du choix gouvernemental de doubler les volumes d'immigration et de la concentration des nouveaux arrivants dans la métropole. Notre déclin apparaît ainsi créé de toutes pièces à Ottawa et à Québec. La main droite de l'État ignore ce que fabrique la main gauche!

«L'affaire» Bruno Jean

Le fait est que le professeur Bruno Jean, après avoir contribué à la définition de même qu'à la mise en oeuvre de la Politique nationale de la ruralité, accepte de siéger cinq ans à la Commission de la représentation électorale du Québec (5 octobre 2011) et signe aussitôt (le 12 du mois) l'élimination pure et simple de trois circonscriptions essentiellement rurales et totalement francophones(2). Il se défend face aux médias et soutient le regard de la postérité en arguant que la décision était déjà prise(3), mais il pouvait toujours refuser de l'exécuter en déclinant le poste honorifique offert. De l'autre côté de la rivière des Outaouais, la Commission de délimitation des circonscriptions électorales fédérales pour le Québec renonce dans son rapport final du 15 février 2013 à son intention première de diminuer une fois encore la représentation de la Gaspésie et du Bas-Saint-Laurent après s'être frottée à la résistance «véhémente(4)» du milieu. Jean choisit plutôt de «prendre le train en marche» et de «jouer le jeu», selon ses propres termes(5), de manière à bénéficier durant un quinquennat des fruits de sa collaboration.

Bruno Jean, commissaire à la CRE jusqu'en 2016
Photo: Site Internet du Directeur général des élections du Québec (.)
L'adoption d'une nouvelle carte électorale au provincial a été l'enjeu d'une véritable saga politico-juridique entre 2000 et 2010 sous le mandat de l'ancien directeur général des élections, Marcel Blanchet(6). Si la nomination de Bruno Jean à minuit moins une évoque le lapin sorti du chapeau, le tour de force - accorder en une semaine ce qui n'a pu l'être en dix ans - était prévisible. D'un point de vue montréalais, pour faire avaler la pilule et obtenir gain de cause, il n'y a rien de tel que d'opposer au monde rural l'un des siens, «le» spécialiste de la ruralité, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en développement rural à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR). Les Québécois Trudeau et Chrétien ont rendu pareils services à la majorité canadian, notamment lors du rapatriement unilatéral de la Constitution en 1982. L'histoire se répète dans les «fourgons de l'étranger»...

«Ruralitique»
«Polis» signifie «cité» et trop souvent à l'oreille «ville». Ne peut-on instituer une «ruralitique» en lieu et place de cette «Politique» nationale de la ruralité? Le meilleur indice de suivi des communautés du monde n'y changera rien si aucun discernement ne s'exerce dans la sélection des milieux ruraux. Quelque 1000 municipalités, incluant une foule de villes qui n'en ont pas besoin (ex.: la prospère MRC de Mirabel), se partagent 47 millions de dollars par année. Matane et ses 14 000 citadins soutenus, que reste-t-il aux 300 habitants de Sainte-Jeanne-d'Arc dans La Mitis? Le silence d'immenses zones dévitalisées à la périphérie s'achète pour un plat de lentilles. Au final, les connaissances objectives, qui procèdent largement de la rationalisation ou de la quantification du réel, ne produisent pas un savoir satisfaisant lorsqu'elles sont appliquées aux pesanteurs historiques. L'attitude de notre ruraliste patenté, Bruno Jean, pose avec acuité la question des valeurs.

Notes et références:
(1) Québec, Site de la première ministre, «La première ministre annonce 470M$ pour le renouvellement de la Politique nationale de la ruralité», 26 septembre 2013, [En ligne], http://www.premiere-ministre.gouv.qc.ca/actualites/communiques/details.asp?idcommunique=2281 (Page consultée le 11 juillet 2015).
(2) «L'Assemblée nationale a nommé, mercredi, un troisième commissaire [...] Plus rien n'entrave maintenant le dépôt officiel du rapport final du Directeur général des élections du Québec, qui entraînera la disparition des circonscriptions de Matane, Kamouraska-Témiscouata et Lotbinière. [...] Les quatre députés péquistes du Bas-Saint-Laurent se sont absentés lors du vote à l'Assemblée nationale sur la motion de nomination de Bruno Jean.» [Anonyme], «Carte électorale au Québec: le troisième commissaire est nommé», Radio-Canada.ca, 5 octobre 2011, [En ligne], ici.radio-canada.ca/regions/est-quebec/2011/10/05/007-carte-electorale-commissaire.shtml (Page consultée le 11 juillet 2015).
(3) D'après le reportage de Claude Ross, «Le Commissaire de la Commission de la représentation électorale s'explique», Radio-Canada.ca, 22 octobre 2011, [En ligne], ici.radio-canada.ca/regions/est-quebec/2011/10/22/001-carte-electorale-kamouraska-lotbiniere-matane.shtml (Page consultée le 11 juillet 2015).
(4) Canada, Commission de délimitation des circonscriptions électorales fédérales pour la province de Québec, Rapport de la Commission de délimitation des circonscriptions électorales fédérales pour la province de Québec, 2012, Ottawa, La Commission, 2013, p. 8-9 et 11. Disponible en ligne au: http://www.redecoupage-federal-redistribution.ca/qc/now/reports/report_f.pdf (Page consultée le 11 juillet 2015). Voir notre mémoire déposé à la Commission: Caroline Sarah St-Laurent, «La refonte de la carte électorale fédérale», Argument, [En ligne], http://www.revueargument.ca/article/2013-01-14/577-la-refonte-de-la-carte-electorale-federale.html (Page consultée le 11 juillet 2015).
(5) Claude Ross, «Le Commissaire de la Commission...», op. cit. 
(6) Caroline Sarah St-Laurent, «À l'heure du pays rétréci», [En ligne] http://csstl.blogspot.ca/2012/06/lheure-du-pays-retreci.html   (Page consultée le 27 avril 2017).

Article paru dans Le Soleil de Québec le dimanche 20 avril 2014 à la page 25.

Épilogue

Le député de Matane-Matapédia, Pascal Bérubé, mit en sourdine ses «récriminations» le jour où ses collègues du cabinet lui accordèrent plus d'argent pour entretenir son personnel.